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- spécialisé littérature adulte Valentin

La littérature est mon rayon, pas la pole dance.

   Trier par date, par ordre décroissant 

Led
Tragique arctique

Il est des endroits que la nature et l’homme, comme de concert, maudissent deux fois.


Norilsk, nord de la Sibérie, « cage ouverte » sur les nuages toxiques que poussent les bourrasques du monde polaire. À la suite d’une tempête, un corps est découvert : celui d’un Nenet, autochtone éleveur de rennes dont les autorités font bien peu de cas. Boris Ivanov, flic habituellement relégué à la basse besogne, est chargé de l’affaire et creuse, comme il se doit, plus qu’il ne devrait...


Comme toujours chez Caryl Férey, l’intrigue dessine avant tout les affres contemporaines d’un pays. La ville de Norilsk les concentre, hantée par les zeks, prisonniers des goulags, dont la sueur et le sang ont bâti les bases d’une industrie minière désormais exploitée par les pontes du capitalisme moderne. Les personnages du roman, socialement modestes, intimement héroïques, se débattent comme ils peuvent dans cette atmosphère crasse briseuse de rêves.


Avec la qualité d’écriture qu’on lui connaît, Férey se fond parfaitement dans la démesure russe et nous offre un très grand roman.

02/08/2022

Terre Natale
Élégie américaine

Il y a cette idée, évoquée dès les premières pages, que l’Amérique ne se serait jamais vraiment départie de son statut originel de colonie, « c’est-à-dire un endroit défini par le pillage de ses ressources, où l’enrichissement était essentiel et l’ordre civique secondaire. » Avec un tel point de départ, on imagine sans peine que le roman d’Ayad Akhtar ne souscrit que peu à la glorification de l’American way of life.

L’histoire n’est pourtant pas racontée du point de vue des déclassés. Le protagoniste, fils de médecins pakistanais installés aux États-Unis, écrit des pièces jouées à Broadway et s’enrichit, dans la pure tradition américaine, par une opération boursière douteuse, le tout en subissant (malgré tout) les attitudes racistes ordinaires que le 11-Septembre aggrave.

Entrelacement d’une histoire familiale et nationale, Terre natale rend compte de la position précaire et paradoxale d’être vu comme un étranger dans son propre pays qui lui-même, malade de son modèle, se retranche derrière les pires réflexes de survie. 

07/05/2022

Dans La Taniere Du Tigre
"L'Inde n'est pas un bloc éternel mais une fulgurance d'instants et d'éclairs"

L'Inde que l'on vend aux touristes, celle des "tigres et des maharajas", est à peu près aussi loin de la réalité que la périphrase consacrée désignant ce pays comme "la plus grande démocratie du monde". Plusieurs années en poste à l'Institut français de New Delhi, Nicolas Idier nous livre son expérience personnelle de son séjour, loin des clichés romanesques. Il y a certes quelque chose d'envoûtant à vivre dans cette péninsule où se côtoient traditions, cultures, et religions plurimillénaires. En connaisseur, l'auteur ne manque pas d'essaimer son récit de références et d'anecdotes à même de nous aider à saisir un peu de ce qu'est ce pays-continent. Mais il nous parle surtout de ses évolutions contemporaines : modernisation destructrice, droits de l'homme bafoués, l'extrémisme hindou au pouvoir. En côtoyant les milieux progressistes indiens (dont l'écrivaine mondialement connue Arundhati Roy), Nicolas Idier s'interroge aussi sur son itinéraire personnel et façonne sa propre idée de la diplomatie, loin de la retenue courtoise de rigueur et au plus près des terribles réalités du terrain. Une vision disruptive et salutaire que l'auteur, aujourd'hui conseiller à Matignon (dont la complaisance avec le gouvernement indien s'arrête tout net à la vente de Rafale), ne manque certainement pas de mettre en œuvre.

22/04/2022

Un Prive A Babylone
Polar dérangé

Il est des détectives qui ne brillent pas par leur capacité de concentration. C. Card fait précisément partie de ceux-là. Endetté à souhait, il ne peut s’empêcher de se demander, en contemplant la crasse de son appartement sans fenêtres, « comment font les gens pour vivre comme [lui] ». Il rêve d’une grande affaire mais se trouve emmanché dans une histoire de vols de cadavres qu’il a bien du mal à suivre. Car le privé a cette manie étrange et handicapante de s’imaginer à Babylone dans la peau de son alter ego idéalisé portant le nom de Smith Smith (« Smith » tout court manquant, selon lui, cruellement d’originalité). Une curiosité littéraire rééditée à découvrir, par l’auteur de "La Pêche à la truite en Amérique".

04/04/2022

Connemara
Impasses et horizons de la quarantaine

On suit ici deux personnages, Hélène et Christophe, quadragénaires vivant dans l'est de la France. Bien que leur parcours et leurs desseins diffèrent, ils partagent les mêmes déceptions vis-à-vis de l'existence. Nourrissant toujours l'espoir, les joies du quotidien et les évasions passagères se fondent pourtant dans une mélancolie lancinante, partie liée au temps qui passe et aux opportunités qui se réduisent comme peau de chagrin. Avec une écriture à la fois sobre et sensible, Nicolas Mathieu réalise l'exploit de déployer l'éventail de la vie moyenne ordinaire tout en en révélant l'épaisseur substantielle. Juste sublime !

22/03/2022

Marcher Jusqu'au Soir
L'art de parler d'art

Que font les musées aux œuvres d'art ? Après avoir piétiné dans des couloirs sans fin, après avoir slalomé difficilement entre les visiteurs amateurs de selfies, après avoir réprimé votre agacement face à une classe un peu bruyante, le tout en luttant contre la faim qui vous tortille le ventre depuis la longue queue de l'entrée, ne vous êtes-vous jamais retrouvé quelque peu insensible devant un chef-d'œuvre reconnu ? A l'occasion d'une nuit passée au musée Picasso à Paris, Lydie Salvayre interroge l'art et les conditions de sa réception. Armée d'une verve sans pitié pour les institutions et la bonne conscience bourgeoise, mais sans jamais se complaire dans la critique facile, l'auteure exprime ses réserves, ses hontes, ses complexes qui lui viennent de ses origines modestes, son incrédulité face à l'art "infoutu" de faire tant de choses. Comme souvent chez Salvayre, sa posture de révolté cache un éloge. L'œuvre et la vie de Giacometti qu'elle admire servent de fil rouge à sa réflexion, elle-même rehaussée par une prose rabelaisienne irrésistible qui mêle, pour notre plus grand plaisir de lecteur, les termes "idiosyncrasie" et "doigt dans le cul" dans la même phrase.

18/03/2022

L'amour, La Mer
Onde sonore

Au XVIIe siècle, errer sur les routes d'Europe exigeait de manier l'art subtil de l'évitement : soudards entre deux zones de conflit, fanatiques religieux de l'un ou l'autre camp, foule maladive qui trouve naturel de lutter contre une énième épidémie en brûlant ceux qui ne leur ressemblent pas... les possibilités de rencontres fâcheuses ne manquaient pas sur le Vieux Continent où "chaque carrefour était dédié à une émeute". C'est dans ce contexte propice au pire que Pascal Quignard compose la vie de musiciennes et de musiciens, quelque peu oubliés, pour certains inventés. En tournée perpétuelle d'une cité à l'autre, ils voguent, répondant à des invitations princières, fuyant le délétère d'une situation, s'exilant volontairement pour un temps. Leurs instruments - violes, théorbes, clavecins, orgues - émettent des airs baroques dans un Paris assiégé, dans le faste d'un château, dans la nef d'une église ou dans une paisible retraite non loin de l'Escaut. L'auteur virevolte autour de la vie de ces artistes qui se croisent et se recroisent, qui s'aiment et puis se quittent. Il essaime les anecdotes, dresse des tableaux, figure sa mélomanie, fantasme des pensées et des rêves, exprime le sensible des corps amoureux. Et toujours présente dans ce très beau roman, la mer que les personnages longent et prennent, qui les fascine, les inspire, les malmène, et dont la plume de Quignard emprunte le caractère à la fois tangible et fuyant.

16/03/2022