editor

- spécialisé littérature adulte Valentin

La littérature est mon rayon, pas la pole dance.

   Trier par date, par ordre décroissant 

L'ecole De Topeka
American Psyché

Une famille d'extrémistes qui manifeste "pour prendre à partie des politiciens ouvertement homophobes, au siège de la législature, car ils ne les [trouvent] pas assez homophobes". Voilà le genre de génies que l'on peut croiser au Kansas.

La famille Gordon n'est pas de cette engeance. Les parents travaillent tous les deux à la "Fondation" de Topeka, mélange d'institut psychiatrique et de campus universitaire où les thérapeutes eux-mêmes se doivent de suivre une analyse. Leur fils brille dans les concours d'éloquence où "l'étalement", technique consistant à débiter le plus rapidement possible un très grand nombre d'arguments au risque de l'inintelligibilité, n'est bizarrement pas considéré comme une aberration absolue.

L'Ecole de Topeka raconte l'histoire de cette famille, de ses errements et de leur entourage. Dense et exigeant, le roman est ponctué d'idées brillantes sur le langage, le sens, la mémoire, qui ensemble dressent un tableau d'une Amérique étrangement floue ne craignant pas de "mélanger des vérités profondes avec leur contraire".

17/09/2022

Anthony Doerr, en conteur accompli, n'est pas sans méconnaître ce que les histoires nous font, à quel point elles construisent nos pensées, impulsent nos agissements mais aussi lient entre eux des lieux, des époques et des individus que plus aucun pont ne fait communiquer.

Trois histoires sont racontées ici : celle de deux personnages embarqués malgré eux dans la prise de Constantinople en 1453 ; celle d'un attentat à la bombe dans une bibliothèque décrépite de Lakeport (États-Unis) à notre époque ; et enfin, celle de voyageurs intergalactiques ayant quitté la Terre afin de trouver une nouvelle planète où s'installer.

Sans que l'on en comprenne tout de suite sa véritable teneur, le lien entre ces différents récits est d'emblée donné : un curieux manuscrit, roman antique contant le voyage extraordinaire d'un Grec nommé Aethon.

La Cité des nuages et des oiseaux raconte une longue et fragile transmission qui traverse le fracas de l'Histoire. Le lecteur sera plongé dans les vicissitudes d'existences entières et tombera des nues devant l'orchestration vertigineuse composée par l'auteur.

12/09/2022

Chien 51
On ne fait pas désespoir plus beau

Les Grecs anciens avaient cette habitude, en guise d'offrande aux dieux, de renverser sur le sol quelques gouttes de leur coupe. Dans Chien 51, ce geste ancestral est reproduit par un personnage à des fins spirituelles d'une teneur plus contemporaine : "pour que les dieux ne nous veuillent pas de boire alors qu'on devrait être en train de faire sauter ce monde qui ne ressemble à rien..."

Le nouveau roman de Laurent Gaudé dessine les contours d'un monde à la dérive. La Grèce, pleinement vaincue par la crise, a été tout bonnement privatisée par une multinationale. Ceux qui le peuvent fuient vers Magnapole. C'est dans cette gigantesque ville, où les marginaux et les privilégiés vivent chacun dans leur zone, que se noue une intrigue sordide, inspirée du roman noir, et qui révélera tout le cynisme d'une société où même les causes nobles avancent dans une corruption crasse.

Pas d'idylle donc, mais une œuvre où se déploie magistralement le style Gaudé, véritable poésie à sonder le désastre et à en tirer, art subtil, ce qui reste de vie.

08/09/2022

Fantaisies Guerilleres
Une réécriture dantesque et sous acide de l'épopée Jeanne d'Arc

Yolande d'Aragon, alias YO, supporte mal d'être coincée au milieu de "l'assemblée générale des abolis du cervelet" qu'est la Cour de France. Profitant d'une révélation mystique, elle obtient l'autorisation de recueillir et d'éduquer quinze jeunes filles (toutes rebaptisées "Jehanne" et numérotées pour l'occasion) pour que l'une d'elles réalise la prophétie et boute enfin les "Englishes" hors du royaume de France.

On l'aura compris, l'ouvrage ne s'embarrasse que peu de la réalité historique. Alliant sans complexe références à Lovecraft et au Guide du voyageur galactique, Fantaisies Guérillères est peut-être le roman le plus inventif de cette rentrée littéraire, aussi bien par sa trame loufoque que par la truculence de son écriture.

En troubadour rock à la plume hallucinée, Guillaume Lebrun ressuscite un ancien français qui n'a existé que dans un univers parallèle. Les "mités de la calebasse" de l'époque n'auraient pas manqué de l'envoyer au bûcher, raison amplement suffisante pour le lire.

05/09/2022

Le Monde Apres Nous
Vacances formule sans issue

Tout vacancier, aussi détendu et reposé soit-il, se retrouve un moment donné confronté à la perspective du retour au travail et à la vie quotidienne. Pensée désagréable s'il en est. Mais serait-il vraiment souhaitable que ce retour vers ce que l'on connaît le mieux, du fait d'un événement inattendu, n'ait jamais lieu ?

Au deuxième soir de leurs vacances en famille à Long Island, Amanda et Clay se figent en entendant frapper à la porte. Ce sont les propriétaires de la maison louée. Ils viennent trouver refuge après avoir quitté New York précipitamment. Quelque chose s'est passé...

Commence alors une cohabitation incommode durant laquelle l'angoisse ne cesse de monter : les communications ne fonctionnent plus, les lumières flanchent ; au dehors, les cerfs migrent en horde, des bruits intermittents fracassent le ciel.

En plus de parvenir à instaurer une ambiance des plus anxiogènes, "Le Monde après nous" attire l'attention sur notre dépendance aux énergies et aux technologies modernes, d'autant plus affolante que nous serions bien en peine d'en expliquer le fonctionnement.

02/09/2022

Le Principe De Realite Ouzbek
Voir ailleurs si on se retrouve

"Le Principe de réalité ouzbek" se compose d'une seule et longue lettre dont l'objet est pour le moins original. Concevant mal que sa candidature au lycée français de Tachkent (Ouzbékistan) soit refusée, une jeune de mère de famille rédige une réponse pour signifier que, contre toute bienséance, elle prendra malgré tout le poste et explique ses raisons.

Au fil de l'écriture, l'épistolière présente son parcours et ses désillusions de trentenaire. À Brest, loin du Paris trépidant de ses années d'études, la routine se fait morne et le vide de la vie moyenne pèse lourd. À travers ce poste atypique au cœur de l'Asie centrale, c'est une possibilité de fuite qu'elle se ménageait, un espoir (illusoire ?) d'autre chose qu'elle ne compte pas laisser filer.

Tiphaine Le Gall, dans un style clair qui restitue à merveille la complexité d'une pensée, nous offre une réflexion sur notre appétit de l'ailleurs à l'heure où la mondialisation rend suspecte toute manifestation d'authenticité. Elle interroge surtout nos représentations qui nous abusent autant qu'elles confèrent au réel une véritable épaisseur.

29/08/2022

Led
Tragique arctique

Il est des endroits que la nature et l’homme, comme de concert, maudissent deux fois.


Norilsk, nord de la Sibérie, « cage ouverte » sur les nuages toxiques que poussent les bourrasques du monde polaire. À la suite d’une tempête, un corps est découvert : celui d’un Nenet, autochtone éleveur de rennes dont les autorités font bien peu de cas. Boris Ivanov, flic habituellement relégué à la basse besogne, est chargé de l’affaire et creuse, comme il se doit, plus qu’il ne devrait...


Comme toujours chez Caryl Férey, l’intrigue dessine avant tout les affres contemporaines d’un pays. La ville de Norilsk les concentre, hantée par les zeks, prisonniers des goulags, dont la sueur et le sang ont bâti les bases d’une industrie minière désormais exploitée par les pontes du capitalisme moderne. Les personnages du roman, socialement modestes, intimement héroïques, se débattent comme ils peuvent dans cette atmosphère crasse briseuse de rêves.


Avec la qualité d’écriture qu’on lui connaît, Férey se fond parfaitement dans la démesure russe et nous offre un très grand roman.

02/08/2022

Terre Natale
Élégie américaine

Il y a cette idée, évoquée dès les premières pages, que l’Amérique ne se serait jamais vraiment départie de son statut originel de colonie, « c’est-à-dire un endroit défini par le pillage de ses ressources, où l’enrichissement était essentiel et l’ordre civique secondaire. » Avec un tel point de départ, on imagine sans peine que le roman d’Ayad Akhtar ne souscrit que peu à la glorification de l’American way of life.

L’histoire n’est pourtant pas racontée du point de vue des déclassés. Le protagoniste, fils de médecins pakistanais installés aux États-Unis, écrit des pièces jouées à Broadway et s’enrichit, dans la pure tradition américaine, par une opération boursière douteuse, le tout en subissant (malgré tout) les attitudes racistes ordinaires que le 11-Septembre aggrave.

Entrelacement d’une histoire familiale et nationale, Terre natale rend compte de la position précaire et paradoxale d’être vu comme un étranger dans son propre pays qui lui-même, malade de son modèle, se retranche derrière les pires réflexes de survie. 

07/05/2022

Dans La Taniere Du Tigre
"L'Inde n'est pas un bloc éternel mais une fulgurance d'instants et d'éclairs"

L'Inde que l'on vend aux touristes, celle des "tigres et des maharajas", est à peu près aussi loin de la réalité que la périphrase consacrée désignant ce pays comme "la plus grande démocratie du monde". Plusieurs années en poste à l'Institut français de New Delhi, Nicolas Idier nous livre son expérience personnelle de son séjour, loin des clichés romanesques. Il y a certes quelque chose d'envoûtant à vivre dans cette péninsule où se côtoient traditions, cultures, et religions plurimillénaires. En connaisseur, l'auteur ne manque pas d'essaimer son récit de références et d'anecdotes à même de nous aider à saisir un peu de ce qu'est ce pays-continent. Mais il nous parle surtout de ses évolutions contemporaines : modernisation destructrice, droits de l'homme bafoués, l'extrémisme hindou au pouvoir. En côtoyant les milieux progressistes indiens (dont l'écrivaine mondialement connue Arundhati Roy), Nicolas Idier s'interroge aussi sur son itinéraire personnel et façonne sa propre idée de la diplomatie, loin de la retenue courtoise de rigueur et au plus près des terribles réalités du terrain. Une vision disruptive et salutaire que l'auteur, aujourd'hui conseiller à Matignon (dont la complaisance avec le gouvernement indien s'arrête tout net à la vente de Rafale), ne manque certainement pas de mettre en œuvre.

22/04/2022

Un Prive A Babylone
Polar dérangé

Il est des détectives qui ne brillent pas par leur capacité de concentration. C. Card fait précisément partie de ceux-là. Endetté à souhait, il ne peut s’empêcher de se demander, en contemplant la crasse de son appartement sans fenêtres, « comment font les gens pour vivre comme [lui] ». Il rêve d’une grande affaire mais se trouve emmanché dans une histoire de vols de cadavres qu’il a bien du mal à suivre. Car le privé a cette manie étrange et handicapante de s’imaginer à Babylone dans la peau de son alter ego idéalisé portant le nom de Smith Smith (« Smith » tout court manquant, selon lui, cruellement d’originalité). Une curiosité littéraire rééditée à découvrir, par l’auteur de "La Pêche à la truite en Amérique".

04/04/2022

Connemara
Impasses et horizons de la quarantaine

On suit ici deux personnages, Hélène et Christophe, quadragénaires vivant dans l'est de la France. Bien que leur parcours et leurs desseins diffèrent, ils partagent les mêmes déceptions vis-à-vis de l'existence. Nourrissant toujours l'espoir, les joies du quotidien et les évasions passagères se fondent pourtant dans une mélancolie lancinante, partie liée au temps qui passe et aux opportunités qui se réduisent comme peau de chagrin. Avec une écriture à la fois sobre et sensible, Nicolas Mathieu réalise l'exploit de déployer l'éventail de la vie moyenne ordinaire tout en en révélant l'épaisseur substantielle. Juste sublime !

22/03/2022

Marcher Jusqu'au Soir
L'art de parler d'art

Que font les musées aux œuvres d'art ? Après avoir piétiné dans des couloirs sans fin, après avoir slalomé difficilement entre les visiteurs amateurs de selfies, après avoir réprimé votre agacement face à une classe un peu bruyante, le tout en luttant contre la faim qui vous tortille le ventre depuis la longue queue de l'entrée, ne vous êtes-vous jamais retrouvé quelque peu insensible devant un chef-d'œuvre reconnu ? A l'occasion d'une nuit passée au musée Picasso à Paris, Lydie Salvayre interroge l'art et les conditions de sa réception. Armée d'une verve sans pitié pour les institutions et la bonne conscience bourgeoise, mais sans jamais se complaire dans la critique facile, l'auteure exprime ses réserves, ses hontes, ses complexes qui lui viennent de ses origines modestes, son incrédulité face à l'art "infoutu" de faire tant de choses. Comme souvent chez Salvayre, sa posture de révolté cache un éloge. L'œuvre et la vie de Giacometti qu'elle admire servent de fil rouge à sa réflexion, elle-même rehaussée par une prose rabelaisienne irrésistible qui mêle, pour notre plus grand plaisir de lecteur, les termes "idiosyncrasie" et "doigt dans le cul" dans la même phrase.

18/03/2022

L'amour, La Mer
Onde sonore

Au XVIIe siècle, errer sur les routes d'Europe exigeait de manier l'art subtil de l'évitement : soudards entre deux zones de conflit, fanatiques religieux de l'un ou l'autre camp, foule maladive qui trouve naturel de lutter contre une énième épidémie en brûlant ceux qui ne leur ressemblent pas... les possibilités de rencontres fâcheuses ne manquaient pas sur le Vieux Continent où "chaque carrefour était dédié à une émeute". C'est dans ce contexte propice au pire que Pascal Quignard compose la vie de musiciennes et de musiciens, quelque peu oubliés, pour certains inventés. En tournée perpétuelle d'une cité à l'autre, ils voguent, répondant à des invitations princières, fuyant le délétère d'une situation, s'exilant volontairement pour un temps. Leurs instruments - violes, théorbes, clavecins, orgues - émettent des airs baroques dans un Paris assiégé, dans le faste d'un château, dans la nef d'une église ou dans une paisible retraite non loin de l'Escaut. L'auteur virevolte autour de la vie de ces artistes qui se croisent et se recroisent, qui s'aiment et puis se quittent. Il essaime les anecdotes, dresse des tableaux, figure sa mélomanie, fantasme des pensées et des rêves, exprime le sensible des corps amoureux. Et toujours présente dans ce très beau roman, la mer que les personnages longent et prennent, qui les fascine, les inspire, les malmène, et dont la plume de Quignard emprunte le caractère à la fois tangible et fuyant.

16/03/2022